AGRF 2018 : l’Afrique veut transformer son agriculture

Après quatre jours de travaux, du 5 au 8 septembre, le Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF) 2018 a pris fin à Kigali au Rwanda. Selon les organisateurs, cet événement a connu la participation de 2 800 participants (dirigeants politiques, partenaires financiers, journalistes, et, agripreneurs). La rencontre de la capitale rwandaise marque un tournant décisif dans la perception de l’agriculture en Afrique et par les Africains. L’engagement a été pris par tous, surtout par les leaders africains, pour que Kigali pose les bases d’une agriculture africaine qui, il faut l’espérer, résonnera pour les décennies à venir.

Le Rwanda célébré en ouverture

La cérémonie officielle d’ouverture s’est déroulée le mercredi 5 septembre 2018 au Kigali Convention Centre sous la présidence du Premier ministre rwandais, Édouard Ngirente. Qui a déclaré au cours de son discours que « sans leadership et sans mesure, l’Afrique ne pourra pas voir la croissance qu’elle souhaite. Il faut investir dans les technologies; renforcer la responsabilité, la participation des jeunes non seulement dans l’agriculture, mais dans l’ensemble de la chaîne de valeur ».

Placé sous le thème « Lead. Mesure. Grow (Diriger. Mesurer. Grandir) », l’AGRF 2018 ouvre de nouvelles voies pour transformer les petits exploitants en entreprises agroalimentaires viables.

Pour y parvenir, Agric Finance Corp, le premier établissement public de crédit du Kenya préconise que « la technologie et les téléphones portables devraient être de plus en plus utilisés comme moyen non seulement d’atteindre les agriculteurs, mais aussi de collecter et d’analyser des données sur les conditions du sol ».

Au cours des travaux de Kigali, les délégués ont reçu le rapport sur l’état de l’agriculture en Afrique en 2018. Le document propose une analyse détaillée des différents leviers que les gouvernements doivent tirer pour libérer les 80% du potentiel constitué par de petits agriculteurs afin d’assurer la sécurité alimentaire et la croissance économique. « Car, en dépit des récents signes de progrès, l’Afrique doit encore passer des pénuries alimentaires aux excédents, stimuler les avantages du commerce continental et créer des millions d’emplois, en particulier pour les femmes et les jeunes », estime l’ancien ministre de l’Agriculture du Rwanda, Dr Agnes Kalibata, par ailleurs présidente de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA).

Le Rwanda a été choisi pour accueillir ce forum grâce aux progrès qu’il a réalisés pour placer l’agriculture au centre de la transformation économique et renforcer le rôle du secteur dans l’amélioration des revenus des ménages, la sécurité alimentaire, la nutrition et la réduction de la pauvreté. Ce forum suggère que l’Afrique peut et doit suivre une voie similaire à celle du Rwanda pour parvenir à un avenir plus prospère et équitable.

Pour rappel, lancé en 2010 au Ghana, l’AGRF est la principale plateforme continentale de discussion, d’élaboration de plans et surtout de financements essentiels au développement de l’agriculture en Afrique. La dernière édition de l’AGRF qui s’est tenue en Côte d’Ivoire en 2017, a vu la signature de plusieurs accords d’une valeur totale d’environ 6,5 milliards $ dans des filières agricoles comme les légumineuses, l’huile de palme, la pomme de terre et le riz.

Passer de l’agriculture de substance à l’agribusiness
Le vendredi 07 septembre 2018, une session à propos s’est déroulée à l’auditorium du Kigali Convention Centre. Elle était animée par l’ancien Premier ministre britannique, Tony Blair, le directeur général adjoint de la société suisse Syngenta, Xavie Leprince, et le président de la Fondation Rockefeller, Dr Rajiv Shah.

Il est de notoriété publique que l’Afrique a un potentiel capable de faire de l’agriculture, une grande ressource pour son économie : des terres arables, un bon climat, une présence de cours d’eau, une main d’œuvre abondante. Pourtant, l’agriculture y est restée au stade de substance, pour une consommation locale. Les producteurs qui pensent à exporter se heurtent aux problèmes financiers et logistiques.

Pour passer de l’agriculture de substance à l’agribusiness, Tony Blair suggère l’application de 4P : priorisation, politique, personnel et performance. L’ancien Premier ministre britannique pense que « la plupart des gouvernements africains manquent de vision pour l’agriculture qui ne bénéficie que de budgets négligeables ». Il y a donc lieu de renverser la tendance en élaborant un bon programme politique fondé sur de bonnes causes. Il est également question de trouver les bonnes personnes pour mettre en œuvre la politique adoptée. Il préconise, au besoin, le recours à une expertise étrangère pour cela. Ces bases mises en place, on peut arriver, selon M. Blair, qu’à la performance nécessaire pour faire un bon suivi et atteindre de résultats escomptés.

Pour sa part, le directeur général adjoint de Syngenta agro France demande de mettre l’accent sur la qualité. Car, selon Xavier Leprince, les producteurs n’en tiennent pas compte. Le spécialiste de la protection des plantes encourage les paysans à utiliser de bonnes semences pour une meilleure qualité. Par ailleurs, il conseille la mise en place des chaînes de valeurs : « Elles seront constituées d’abord des producteurs regroupés en coopératives pour avoir la facilité de bénéficier de crédits auprès de banques, de sociétés d’assurance pour amoindrir les risques, des marchands des matériels pour garantir une bonne logistique et les consommateurs servis avec de produits qui répondent aux normes ».

Au cours de cette session, le président de la Fondation Rockefeller, Dr Rajiv Shah, a indiqué que les gouvernements devraient mettre les agriculteurs au centre des intérêts, combattre la corruption qui gangrène les sociétés africaines et promouvoir le partenariat public-privé.

Les dirigeants africains s’engagent à soutenir le développement agricole

A Kigali, au Rwanda, ils ont exprimé leur satisfaction quant aux efforts déployés jusqu’à présent pour garantir l’autosuffisance alimentaire de l’Afrique. Ce continent détient près de 600 millions d’hectares de terres arables non cultivées, soit 60% du total mondial. Le président rwandais, Paul Kagame, estime que si ces terres sont bien utilisées, l’Afrique sera en mesure d’alimenter sa population croissante, estimée à deux milliards d’ici à 2030, tout en laissant des excédents à l’exportation. « Nous avons tout ce dont nous avons besoin pour réussir », a déclaré M. Kagame, tout en soulignant que la revitalisation des services de vulgarisation était une priorité dans la recherche d’une révolution agricole. « Nous devons commencer à traiter les agriculteurs comme des clients. Ils ont besoin des compétences et des services les plus récents pour accroître leur productivité », a-t-il conclu son discours de clôture.

En partageant la vision de Paul Kagame, le Premier ministre gabonais note que son gouvernement a pris conscience que l’agriculture peut booster son économie par de nouveaux investissements dans le secteur. « Nous avons 15,4 millions d’hectares de terres arables, mais nous n’en utilisons que 450 000 à partir desquels les produits sont directement exportés. Notre climat favorable à l’agriculture nous amène à lancer des projets visant à réduire le volume des produits élémentaires, tout en augmentant les exportations », a déclaré Emmanuel Issoze-Ngondet.

Le Kenya a aussi des terres arables et un climat favorable, gage d’une économie stable selon le vice-président, William Ruto. « L’Afrique contribue à 60% de tous nos revenus d’exportation. Nous avons l’intention d’augmenter nos revenus agricoles d’environ 4 milliards de dollars sur quatre récoltes au cours des cinq prochaines années », a déclaré M. Ruto. « Pour ce faire, nous allons nous assurer que les engrais sont ciblés de manière à éviter la réduction des rendements en raison de l’utilisation de mauvais engrais. Nous mettons également en place des systèmes visant à réduire les pertes après récolte et à accroître les investissements dans la valeur ajoutée pour ce que nous produisons », conclut-il son propos au cours du débat de clôture de l’AGRF 2018.

Quant au chef de l’Etat Nana Addo Dankwa Akufo-Addo, le Ghana envisage de développer son portefeuille agricole : « Nous avons conçu un programme, intitulé « la plantation de nourriture et d’emplois », qui repose sur la fourniture de semences et d’engrais de qualité aux agriculteurs, ainsi que des subventions bancaires croisées ». Akufo-Addo espère que tous les acteurs agricoles du continent s’emploieront à renforcer le profil du secteur. Et pour cause, avance « Il n’est pas normal que le continent, qui compte 25% des terres agricoles mondiales, produise 10% de la production alimentaire mondiale. Ce sont les déconnexions en Afrique qui devraient nous préoccuper tous. Ces faits nous disent qu’il ya eu systématiquement un échec de la politique », a-t-il déclaré.

L’Afrique souhaite désormais un partenariat gagnant-gagnant avec l’Europe

L’ancien Premier ministre britannique se souviendra longtemps de cette journée du 8 septembre 2018. Lorsqu’il a été désigné modérateur du débat avec les leaders africains, (Paul Kagame du Rwanda, Nana Ado Akufo Ado du Ghana, le vice-président du Kenya, William Ruto, le Premier ministre gabonais, Emmanuel Issoze Ngondet), Tony Blair ne s’attendait pas à tant de vérités. Et ils ont bien caché leur jeu.

Prenant la parole en dernier lors de la première phase de présentation des progrès réalisés en agriculture par chacun des pays en présence, le chef de l’Etat ghanéen conclut par un appel à plus de responsabilité de la part des Africains : «Tant que nous ne nous sommes pas assis et que nous n’avons pas compris ce que nous devons faire, nous devrions cesser de blâmer les autres pour nos problèmes. Nous devons faire face à notre réalité et trouver des solutions à nos situations. Cela doit être notre responsabilité ». Nana Ado Akufo Ado introduisait ainsi la phase du commerce intra-africain, second thème de ces échanges que modérait Tony Blair. Ce dernier va en avoir pour son compte lorsque le Vice-président kenyan va reprendre la parole : « Nous voulons dire à nos partenaires que désormais nous voulons d’un partenariat gagnant-gagnant. Ils doivent savoir que nous avons désormais conscience de ce que les solutions à nos problèmes sont entre nos mains. Nous ne pouvons pas continuer à exporter en Europe parce que nous croyons qu’il est plus facile d’importer de là-bas que d’un pays d’Afrique. C’est faux ! Brisons les barrières qui existent à nos frontières ! L’Afrique doit s’ouvrir en priorité aux Africains. Au Kenya, nous avons décidé que tous les ressortissants africains prennent le visa d’entrée à l’aéroport. Tous les autres pays d’Afrique doivent le faire pour que notre continent soit ce grand marché économique capable de nous assurer un développement économique durable ». Le temps pour Tony Blair de souffler que Paul Kagame repartait de plus belle : « Nous constatons que, pour le peu que nous sommes ici, les Africains ont la même vision de l’intégration régionale et du développement. Il reste maintenant à mettre en œuvre nos résolutions ». Le président rwandais va plus loin pour affirmer que « nous sommes responsables de nos défaillances en envoyant en Europe des produits de valeur gratuitement tels que le thé et café qui nous reviennent dix fois plus chers. Cela n’a pas de sens et nous allons mettre fin à cette situation. »

« Lors d’une récente rencontre, je demandais à mon collègue de la Côte-d’Ivoire, Alassane Ouattara, ce qui empêchait la fabrication sur place du chocolat avec du cacao ivoirien alors que celui-ci est utilisé par les Européens pour en fabriquer qui nous revient cher », révèle le président du Ghana. Sans donner la réponse du président ivoirien à sa préoccupation.

Dossier réalisé par Bernard Bangda, à Kigali.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *