Grandes surfaces : l’absence de petite monnaie enrichit les caissières

Cette situation profite aux caissières qui y trouve un moyen d’arrondir les fins de mois.
Marie-Jeanne B. tient la caisse dans une des grandes surfaces les plus fréquentées de la ville de Bertoua, chef-lieu de la région de l’Est. Régulièrement, il lui arrive de ne pas pouvoir effectuer des remboursements, faute de petite monnaie. « Ce n’est pas ma faute si, après des achats, un client ne peut pas avoir toute sa monnaie », expose la jeune dame. Qui précise que « les pièces de 5 à 50 FCFA sont devenues rares et les clients comprennent que leurs remboursements n’en contiennent pas souvent ». Alors qu’elle avait toujours reversé les excédents de caisse dus cette carence en pièces, Marie-Jeanne B., comme les autres caissières que nous avons rencontrées, a développé une stratégie pour désormais mettre à profit cette situation. « Je tiens une comptabilité parallèle et me fais payer au rythme que je souhaite », affirme Edwige T. qui exerce dans une boulangerie de la place. « Ma technique consiste à noter dans un cahier que je prends soin de bien mettre hors du regard du patron tous les montants que je ne rembourse pas. A la fin de la journée, je fais le point pour évaluer mes gains », explique-t-elle. Edwige T. peut alors prélever ce qu’elle estime lui revenir. « Les montants varient en fonction de l’affluence », déclare Sandrine P., autre caissière dans une quincaillerie de Bertoua. Toutes admettent qu’« il arrive que nous ayons près du quintuple de nos salaires (70.000 FCFA en moyenne pour une caissière par mois, ndlr) du fait de ces mouvements de caisse ». « Avec cet argent, avance l’une d’elles, je peux honorer mes cotisations dans les associations auxquelles j’ai adhéré. J’ai même pu construire ma maison seulement avec ces excédents de caisse. » Notre interlocutrice est en poste depuis près de cinq ans. Pour les deux autres, en plus de constructions, elles ont chacune un véhicule. « Et des mototaxis », précise Marie-Jeanne B.
Indifférence et tolérance
Ces changements de niveau de vie n’échappent pas aux patrons des entreprises commerciales pour lesquelles travaillent ces jeunes dames. Mais ne les inquiètent pas non plus dans la mesure où les caisses n’en souffrent pas. « Nous avons des informations selon lesquelles nos caissières font main basse sur les excédents qu’elles enregistrent. Même si on ne peut pas toujours les expliquer par l’absence de petite monnaie, il nous est difficile d’établir qu’elles manipulent les fonds mis à leur disposition dans la mesure où nos recettes ne souffrent d’aucune perte », explique un peu amusé l’un des patrons de grande surface. « Au début, ma caissière venait me faire part des excédents qu’elle avait et je la regardais d’un air ahuri sans mot dire », relate un autre qui a fini par constater qu’au bout d’un certain temps, Edwige T. ne lui faisait plus part de ces situations. « J’estime que ce qu’elles prélèvent est comme un pourboire dans un bar ou un restaurant. Je ferme donc les yeux sur cela même si je reçois beaucoup de plaintes le plus souvent non fondées de la part des collègues de ma caissière qui, en réalité, veulent lui ravir cette place », poursuit notre interlocuteur. Qui soupçonne des complicités avec les services financiers chargés de parcourir les stations services à la recherche de la petite monnaie de ne pas mettre en œuvre cette instruction des patrons. « Pour nous, il n’y a rien de répréhensible tant qu’il n’y a pas détournement de nos fonds. Au final donc, au-delà de l’indifférence et de la tolérance face au phénomène, les patrons préfèrent « les caissières qui prélèvent les excédents à celles qui grignotent ou s’enfuient avec une grande partie de la recette ». Sauf que cet argent, la sueur du front des clients, échappe au fisc parce qu’il n’est déclaré nulle part.
Les salaires en débat
La plupart des caissières rencontrées estiment que « nous lorgnons les caisses parce que les salaires pratiqués ne sont pas satisfaisants. Avec tous les risques que nous courons, nous ne percevons pas plus de 70.000 FCFA par mois. Certaines sont payées à 35.000 FCFA dans des entreprises qui brassent des millions par jour. » Elles sont d’autant plus remontées qu’elles disent être « au courant de la situation financière et comptable de l’entreprise ». Cette « intimité » devrait donner droit, selon elle, à certains avantages qu’elles n’ont pas. « Bien au contraire, nous sommes les lésées de la chaîne », constatent-elles. Du coup, elles éprouvent « un sentiment d’injustice » qu’elles pensent effacer en « se vengeant sur les caisses ». Même si elles mesurent le risque encouru. « Plusieurs d’entre nous sont envoyées en prison dès qu’il y a une fuite de capitaux dans l’entreprise même ce n’est pas à notre poste. L’administration conclut toujours à des complicités de notre part », affirme Sandrine P. Du côté des patrons, pas question de flancher face aux aspirations salariales des caissières. A leurs risques et périls.
Des caissières piochent dans les recettes
L’histoire se déroule en décembre 2009 dans une structure sanitaire chargée de la gestion du médicament dans la région de l’Est à Bertoua. En cette période des fêtes de fin d’année, le manager est en congés à Yaoundé. Laissant derrière elle la gestion de l’entreprise entre les seules mains de la caissière. Cette dernière est entre autre chargée de mouvementer le compte pour permettre l’approvisionnement des magasins, financer les missions de livraison de médicaments dans les formations sanitaires et la tenue de la caisse d’avance. Depuis plus de trois ans qu’elle y travaille, la caissière s’est régulièrement acquittée de ces tâches sans que sa patronne se plaigne. C’est donc en toute confiance que cette dernière va célébrer ces fêtes en famille. Ne se doutant pas de ce que sa caissière va profiter des chèques contresignés qu’elle avait mis à sa disposition pour prendre la poudre d’escampette. Prétextant une maladie qu’elle va déclarer à l’administration. Ce n’est qu’une semaine après son retour que la manager va se rendre compte de la supercherie. Entre-temps, 20 millions de FCFA auront également disparus.
Ce genre de situation est régulièrement vécu dans les entreprises locales de Bertoua. « Ma caissière a fondu dans la nature après deux ans de service », explique Alain D., patron d’un hôtel. Elle avait observé les périodes de fortes recettes en établissant un climat de confiance entre son chef et elle. Pour distraire huit millions de FCFA représentant six millions une semaine de recettes du bar, de l’hôtel et du restaurant auquel son chef avait ajouté deux millions pour les salaires et d’autres dépenses. Dans un cas comme dans l’autre, les nouvelles font état de l’émigration des deux. Les avis de recherche lancés contre elles n’ont jamais prospéré. « J’ai appris la leçon et je fais le point de la caisse à la fin de chaque journée de travail. Bien plus, j’ai nommé mon épouse au poste de directeur administratif et financier », relate Alain D. Pour d’autres patrons d’entreprises, la vidéosurveillance et l’informatisation des systèmes de caisse évitent les fuites. « Même si aucun système n’est à 100% fiable », reconnaissent-ils.
Bernard Bangda

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